Aux Féroé, aucun sentier ne se parcourt tout à fait seul. Un géant changé en pierre au fond d’une baie, une princesse en cavale, une femme qui redevient phoque sous la lune de janvier, un peuple invisible tapi sous les rochers : dans chaque village, au pied de chaque cascade, en haut de chaque falaise, une histoire nous attendait chuchotée de génération en génération. C’est peut-être ça, le supplément d’âme de cet archipel : un ciel qui bascule du soleil au brouillard en dix minutes, et des habitants qui, depuis toujours, ont eu besoin de raconter le monde pour mieux l’apprivoiser.
Streymoy — Tjørnuvík & Eiði
Le Géant et la Sorcière
Notre voyage démarre au nord de Streymoy, face à la baie noire de Tjørnuvík.
Au large, deux rochers percent l’océan : Risin og Kellingin, « le Géant et la Sorcière ». La légende raconte qu’une nuit, des géants islandais, jaloux de la beauté de l’archipel, décidèrent de le voler pour le ramener chez eux. Ils nouèrent une corde autour de la montagne et tirèrent de toutes leurs forces jusqu’au bout de la nuit mais l’aube les surprit. Les premiers rayons de soleil les changèrent en pierre pour l’éternité, le regard tourné vers une Islande qu’ils n’atteindront jamais.
Depuis la plage de Tjørnuvík ou le belvédère d’Eiði, on distingue encore leurs silhouettes prises dans les vagues. Certains géologues avancent même que la Sorcière, debout sur ses deux jambes de basalte, finira par tomber à la prochaine grande tempête d’hiver. Une légende qui, elle aussi, pourrait bientôt s’écrire au passé.
Streymoy — Saksun & Fossá · patrimoine
La cascade et la ferme de tourbe
Sur la route de Tjørnuvík, impossible de manquer Saksun, niché au fond d’un ancien fjord aujourd’hui presque refermé sur lui-même. La ferme de Dúvugarðar, coiffée de son toit de tourbe et debout depuis le XVIIe siècle, raconte à elle seule la vie rurale féroïenne d’autrefois.
Un peu plus loin, la cascade de Fossá, la plus haute de l’archipel, dévale la montagne en deux ressauts spectaculaires.
Ici, pas de créature pétrifiée ni de sortilège : Saksun, c’est le patrimoine féroïen dans ce qu’il a de plus brut, la preuve que la magie de ces îles ne tient pas qu’aux légendes.
Mykines
L’île-baleine
Cap sur l’extrémité occidentale de l’archipel, à Mykines, sanctuaire des macareux moines. Dès le débarcadère, les colonies d’oiseaux nichent à quelques mètres du sentier qui mène au phare de Mykineshólmur, indifférentes aux visiteurs.
Mais avant d’être l’île aux macareux, Mykines aurait été une baleine géante échouée dans l’Atlantique. Un pêcheur serait parvenu à la capturer avant de la rejeter sur le rivage, où elle aurait fini en un immense tas de fumier ; Mykines signifierait ainsi, en vieux féroïen, « le nez de fumier ». Une étymologie plus poétique que scientifique : les linguistes penchent plutôt pour mikið nes, « la grande langue de terre », ou pour une racine gaélique, muc-innis, « l’île-cochon », héritée des moines irlandais, premiers occupants supposés de l’archipel avant les Vikings. Baleine, cochon ou presqu’île peu importe la version retenue, elle donne tout son caractère à cette île sans une seule route, posée là comme un dos d’animal échoué entre deux eaux.
Nólsoy
La princesse en fuite
Une princesse écossaise, fille d’un roi Jacques, serait tombée amoureuse d’un simple roturier. Refusant le mariage arrangé de son père, et déjà enceinte, elle se serait enfuie jusqu’aux Féroé pour s’installer avec lui dans la vallée de Korndalur, désertée depuis la Peste Noire.
Des années plus tard, son père serait venu la chercher pour la tuer mais en apercevant son petit-fils sur le rivage, son cœur se serait radouci. Il ne reste aujourd’hui que quelques pierres de cette histoire. Elles suffisent à hanter le sentier.
Kalsoy — Mikladalur & Trøllanes
La femme-phoque et l’ombre de James Bond
Kalsoy est sans doute l’île où légende et actualité se répondent le mieux. À Mikladalur, une statue de selkie dénudée, agrippée à sa peau de phoque, rappelle une malédiction qui pèse encore sur le village.
Chaque nuit de l’Épiphanie, dit-on, les phoques venaient danser sur la plage sous forme humaine. Un homme du village, séduit par l’une d’elles, lui vola sa peau et l’enferma dans un coffre pour la forcer à rester sur terre et à l’épouser. Des années plus tard, elle retrouva la clé, reprit sa peau et regagna la mer pour toujours, non sans prédire sa vengeance : les hommes de Mikladalur périraient en mer ou en tombant des falaises, jusqu’à ce qu’ils soient assez nombreux pour former une chaîne humaine tout autour de l’île.
Plus au nord, à Trøllanes, le sentier qui mène au célèbre phare de Kallur est aussi celui où James Bond a rendu son dernier souffle dans No Time to Die. Deux couches d’histoires s’y superposent : une légende vieille de plusieurs siècles, et un tournage de cinéma qui a fait entrer l’île dans la légende… contemporaine.
Vágar — Drangarnir & Tindhólmur
L’aigle et la petite fille
Impossible de passer à côté de Drangarnir, l’arche rocheuse la plus photographiée des Féroé, ni de l’îlot voisin de Tindhólmur, dont les cinq pics dessinent une échine de dragon sur l’horizon.
Aujourd’hui inhabité, Tindhólmur aurait pourtant abrité une petite famille : un père, une mère, leur fille. Un jour, pendant que le père pêchait, un aigle gigantesque fondit sur la pâture et emporta l’enfant jusqu’au sommet du pic Arni. La mère grimpa affronter le rapace et parvint à sauver sa fille, blessée mais vivante.
La randonnée qui longe la côte pour approcher Drangarnir garde quelque chose de cette tension entre beauté et danger, si caractéristique du folklore féroïen.
Eysturoy — Funningur
Le peuple caché
À Funningur, comme dans beaucoup de villages de l’archipel, certaines pierres et certains tertres sont laissés volontairement intacts. Aux Féroé comme en Islande, on raconte l’existence du huldufólk, le « peuple caché » : de grands êtres aux cheveux noirs et aux habits gris, qui vivraient sous les rochers et les monticules. Ils détesteraient l’électricité, les églises et la lumière du jour en raison pour laquelle le brouillard, si fréquent sur l’archipel, serait propice à leurs apparitions.
La croyance veut qu’on ne déplace jamais leurs pierres sans s’attirer leur colère : au mieux, on perd ses clés ou son matériel de bricolage ; au pire, on s’attire une malchance durable. Une légende qui dit surtout, à sa façon, le respect que les Féroïens ont toujours porté à leur terre.
Eysturoy — Gøta
La malédiction de Tróndur
Sur l’île d’Eysturoy, le village de Gøta est indissociable d’une figure à mi-chemin entre l’homme et la légende :
Tróndur í Gøtu, chef viking du Xe siècle resté célèbre pour son opposition farouche à la christianisation de l’archipel. Face à Sigmundur Brestisson, chargé par le roi de Norvège d’imposer la nouvelle religion, Tróndur aurait lancé une malédiction restée dans les mémoires, invoquant le marteau de Thor contre le christianisme naissant. Son nom a traversé les siècles jusque dans la langue courante : en islandais, « être un Þrándur í Götu » pour quelqu’un désigne encore aujourd’hui un obstacle, un empêcheur de tourner en rond.
Contrairement aux géants pétrifiés ou aux femmes-phoques, Tróndur n’est pas un pur personnage de conte : son histoire vient de la Færeyinga Saga, écrite en Islande peu après 1200 à partir de traditions orales féroïennes. Une de ces histoires, fréquentes aux Féroé, où la frontière entre légende et Histoire devient poreuse, un basculement qu’on retrouvera plus en détail dans un prochain article consacré aux véritables récits de l’archipel.
Sandoy — Húsavík
La Dame richissime
Sur l’île de Sandoy, le petit village de Húsavík cache l’une des légendes les plus tenaces de l’archipel : celle de la Dame de Húsavík, une femme redoutée qui vivait là vers 1400 et possédait toutes les terres du village, ainsi que des propriétés en Norvège et aux Shetland. On raconte qu’elle pratiquait la sorcellerie, maltraitait ses serviteurs, et qu’elle en aurait même fait enterrer deux vivants. Sa fortune viendrait d’une corne d’or trouvée après un rêve prémonitoire, qu’elle aurait ensuite vendue au roi.
Les ruines de sa ferme, Heimi á Garði, ainsi que les maisons de pierre au bord de la plage, sont encore visibles aujourd’hui c’est un vestige tangible d’une histoire à la frontière du mythe et du fait historique.
Sandoy — Sandur
La pierre tricotée
Près du village de Sandur se dresse une énorme pierre aujourd’hui appelée Bundni Steinurin, « la pierre tricotée ». Elle tient son nom d’une légende ancienne : dans une grotte voisine, Gívrinarhol, aurait vécu une géante aveugle qui fabriquait de l’or à l’aide d’une meule. Un homme le lui aurait dérobé un jour. La géante appela sa sœur à la rescousse pour poursuivre le voleur et les énormes blocs qui parsèment encore le paysage seraient les traces de cette course-poursuite.
Mais ce que j’adore, c’est ce que les habitantes de Sandoy en ont fait. En 2013-2014, Hanna á Reynatúgvu et l’artiste textile Súsan í Jákupsstovu ont eu l’idée de recouvrir l’une de ces pierres de laine féroïenne. Une vingtaine de femmes ont participé au premier ouvrage, tricotant des motifs inspirés à la fois de la légende, de la nature et de la vie sur l’île ; une forme de yarn bombing, à mi-chemin entre street art et tradition textile.
L’œuvre reste vivante : chaque hiver, le vent et la pluie l’abîment, la couverture est retirée, réparée, complétée, puis la pierre est « rhabillée » au printemps. Il y a même des aiguilles et de la laine dans la salle d’attente du médecin de Sandur, pour que chacun puisse y contribuer en patientant. La pierre change ainsi, un peu, chaque année.
Et pour le reste du voyage…
Vestmanna et ses falaises vertigineuses, la plage de sable blanc de Leynar, Gjógv et sa gorge naturelle, Nes, Sandur et sa tradition du tricot, Miðvágur : tous ces lieux n’ont pas nécessairement leur légende propre, mais ils portent chacun une part du patrimoine féroïen, architecture de tourbe, traditions pastorales, savoir-faire ancestraux qui mérite, lui aussi, d’être raconté.
C’est toute la nuance entre légende et patrimoine : l’une raconte ce qu’on imagine, l’autre ce qu’on a bâti. Aux Féroé, les deux se répondent sans cesse. C’est précisément ce qui rend ce voyage inoubliable.