Costumes et masques traditionnels du carnaval de Venise sur la place Saint-Marc

L’étymologie du mot « Carnaval » nous plonge dans les méandres fascinants de l’histoire européenne. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette célébration festive ne naît pas d’un seul coup, mais s’enracine dans un héritage romain millénaire.

Aux origines du Carnaval : quand Rome donnait le ton

Dès le Ve siècle, Rome connaissait déjà les Saturnales, ces fêtes animées en l’honneur du dieu Saturne où l’ordre social se trouvait temporairement inversé. Esclaves et maîtres échangeaient leurs rôles, les excès étaient permis, et la ville entière se livrait à la joie collective. Ces festivités précédant le Carême chrétien posaient déjà les origines de ce qui deviendrait le Carnaval : un moment de liberté avant l’austérité.

Au VIe siècle, la France, l’Espagne et l’Allemagne s’emparent à leur tour de cette tradition. Ces nations organisent leurs propres fêtes populaires, toujours juste avant la période de jeûne du Carême. Le peuple y trouve une échappatoire, une parenthèse enchantée où les règles ordinaires sont suspendues.

Mais c’est au XIe siècle que tout bascule. Venise, la Sérénissime, instaure officiellement le nom de « Carnaval » – étymologiquement « carne levare », littéralement « enlever la viande », en référence au jeûne carémique à venir. La cité des Doges crée également ses fameux masques « loup », ces demi-masques élégants qui cachent le haut du visage. Voilà l’origine de cette tradition vénitienne iconique : permettre à tous, nobles comme roturiers, de se mêler anonymement dans les rues, effaçant temporairement les distinctions sociales.

De Venise à Rio : quand le Carnaval traverse l’Atlantique

Si Venise a donné son nom et ses masques raffinés au Carnaval au XIe siècle, c’est de l’autre côté de l’océan, au Brésil, que cette tradition européenne connaîtra sa transformation la plus spectaculaire. Lorsque les colonisateurs portugais débarquent sur les côtes brésiliennes, ils apportent avec eux leurs festivités carnavalesques. Mais au contact des rythmes africains et de l’effervescence tropicale, la fête va se métamorphoser. Les masques vénitiens cèdent la place aux plumes chatoyantes, des menuets feutrés aux percussions endiablées de la samba. Rio de Janeiro deviendra ainsi l’héritière inattendue de ces anciennes traditions romaines et vénitiennes, portant le Carnaval vers des sommets de démesure et de passion jamais atteints auparavant.

Défilé du carnaval de Rio avec chars monumentaux au Sambodrome de Rio de Janeiro

Mais Rio y a ajouté quelque chose d’unique : la samba, l’âme africaine, la sensualité tropicale et une dimension spectaculaire inégalée. Le résultat ? La plus grande fête populaire du monde, un moment où une ville entière – et au-delà, tout un pays – se met en pause pour danser, rire et célébrer la vie dans toute sa splendeur.

Les carnavals méconnus : quand la fête devient rituels et résistance

Le Carnaval d’Oruro : trésor vivant de la Bolivie

Inscrit en 2008 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, le Carnaval d’Oruro est l’une des expressions culturelles les plus puissantes d’Amérique du Sud. Célébré chaque année autour du week-end précédant le Carême, il aura lui cette année entre le 7 et le 17 février 2026,il transforme la ville d’Oruro  perchée à 3 700 mètres d’altitude sur l’Altiplano bolivien en une immense scène rituelle. Ce carnaval puise ses racines dans les croyances précolombiennes andines, notamment le culte de la Pachamama, mêlées au catholicisme introduit à l’époque coloniale : un syncrétisme unique qui raconte l’histoire complexe et métissée de la Bolivie.

Masque de la Diablada porté lors du carnaval d’Oruro en Bolivie

Au cœur des festivités, les danses sacrées occupent une place centrale et prennent la forme de véritables prières en mouvement.

  • La Diablada, danse emblématique, met en scène la lutte entre le bien et le mal.
  • Morenada rend hommage à la mémoire des esclaves africains des mines coloniales.
  • Le Tinku, inspiré d’anciens combats rituels, évoque la force guerrière des peuples andins
  • Caporal, plus récent, incarne l’héritage social de l’époque des haciendas.
Danseuses de la Diablada lors du carnaval d’Oruro en Bolivie

Chaque costume, masque et chorégraphie est chargé de symboles et nécessite des mois de préparation artisanale, faisant du carnaval un événement autant spirituel qu’artistique.

Les coutumes du Carnaval d’Oruro se prolongent également dans la gastronomie et les rituels communautaires. Soupes traditionnelles comme le chairo, plats festifs à base de porc, brochettes d’anticuchos et chicha de maïs accompagnent les célébrations.

Avant les défilés, des offrandes à la Terre-Mère sont réalisées pour protéger les danseurs et assurer le bon déroulement des festivités.

Bien plus qu’une fête, le Carnaval d’Oruro est une transmission vivante de l’identité bolivienne, où mémoire, foi et célébration collective ne font qu’un.

Le Carnaval de Ouidah : quand les ancêtres dansent parmi les vivants

Le carnaval de Ouidah, au Bénin, se distingue par sa dimension profondément spirituelle. Bien plus qu’un simple défilé, il constitue une véritable cérémonie rituelle où le monde visible et invisible se rencontrent. Chaque année, les participants honorent les ancêtres et les divinités vodou, perpétuant des traditions transmises de génération en génération et célébrant l’histoire et la mémoire des communautés locales.

Au cœur de la fête, les masques Egungun jouent un rôle central. Recouverts de tissus colorés, de cauris et de motifs symboliques, ils ne sont pas portés par de simples danseurs, mais par des initiés qui incarnent littéralement les esprits ancestraux.

Les danses codifiées, souvent accompagnées de transe, et les rythmes des tambours sacrés (tam-tam, djembé, gankogui) sont autant de langages permettant de communiquer avec les loas, ces divinités vodou qui veillent sur la communauté.

Musiciens traditionnels couverts d’argile lors d’un rituel vaudou à Ouidah

Les costumes et accessoires portent un symbolisme profond :

  • le blanc évoque la pureté et les ancêtres
  • le rouge la force vitale
  • le noir le mystère
  • les cauris rappellent la prospérité et la protection

Amulettes, gris-gris et objets rituels complètent cette apparence sacrée, chaque détail servant à invoquer les bonnes énergies et éloigner les mauvais esprits. Entre musique, danse et symboles visuels, le carnaval de Ouidah reste une célébration vivante de la spiritualité et de l’identité culturelle béninoise.

Le Carnaval de Ouidah en 2026 s’est déroulé autour du 10 janvier, coïncidant avec la Fête Nationale du Vodou, jour férié au Bénin depuis 1996. Cette date marque le moment où les divinités sont les plus accessibles et où la communication entre les mondes est la plus fluide.

Danseurs africains en costumes traditionnels lors d’un festival à Ouidah au Bénin

Les festivités s’étalent généralement sur 3 à 4 jours, avec des cérémonies sacrées tôt le matin (réservées aux initiés), suivies de défilés publics l’après-midi et de célébrations nocturnes où la musique et la danse se poursuivent jusqu’à l’aube.

Le Carnaval de Barranquilla : l’âme métissée de la Colombie

Classé au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, le Carnaval de Barranquilla transforme chaque année la capitale de l’Atlántico en un immense théâtre à ciel ouvert. Considéré comme le troisième plus grand carnaval au monde après Rio de Janeiro et Venise, il célèbre l’identité colombienne à travers un métissage unique de cultures indigènes, africaines et européennes. Danses, musiques et costumes colorés y racontent l’histoire vivante des Caraïbes colombiennes, où la fête devient un puissant vecteur de mémoire collective.

Participant masqué en costume coloré lors du Carnaval de Barranquilla en Colombie

Pendant quatre jours, la ville vibre au rythme de grands défilés et de rituels festifs. La Batalla de Flores (bataille de fleurs) marque le début officiel des célébrations avec un cortège spectaculaire de chars, de danseurs et de musiciens, tandis que la Gran Parada met en lumière les danses traditionnelles comme la cumbia, le mapalé ou le porro. Des personnages emblématiques tels que la Marimonda (masque à grande trompe), le Congo ou les Negritas Puloy incarnent l’esprit du carnaval, mêlant satire, liberté d’expression et inversion des rôles sociaux. La Reine du Carnaval et le Roi Momo, figures centrales de l’événement, symbolisent la joie, l’exubérance et l’âme populaire de Barranquilla.

Le Carnaval de Barranquilla 2026 se déroulera du samedi 14 au mardi 17 février. Bien plus qu’un événement festif, il est une tradition vivante transmise de génération en génération, où musique, danse et humour deviennent les gardiens d’une identité culturelle forte, fière et profondément ancrée dans l’histoire colombienne.

Qu’il soit masqué, dansé, chanté ou ritualisé, le Carnaval raconte toujours la même histoire : celle d’un peuple qui, le temps d’une fête, se reconnecte à ses racines, à ses croyances et à sa liberté. De Rome à Venise, de l’Altiplano bolivien aux côtes du Bénin et aux Caraïbes colombiennes, le Carnaval n’est jamais une simple célébration. C’est un voyage au cœur des cultures, une expérience humaine profonde, où la fête devient mémoire vivante.

Partir avant ou après le Carnaval : le secret des voyageurs averis

L’ambiance carnavalesque, bien avant le coup de départ

Nombreux sont ceux qui croient que la magie du carnaval n’existe que durant ces  jours officiels. En réalité, les villes commencent à se transformer des le début du mois, avec les premiers « Comparsas » (groupes de danseurs) qui répètent dans les rues. Les décoratives apparaissent progressivement, les musiques se font entendre à chaque coin de rue, et l’atmosphère festive envahit déjà la ville entière.

Partir une semaine avant le carnaval permet de profiter de cette montée en puissance à des prix significativement plus bas. Les hôtels, les restaurants et les transports restent encore accessibles, tandis que l’ambiance, certes moins intense, possède un charme plus authentique. On y retrouve les préparatifs des fraternités de danseurs, les derniers ajustements des chars allégoriques et les premières festivités de rue.